La feria de Dax, un événement façonné en silence par les politiques municipales

Un chercheur de Dax a décortiqué les mécanismes politiques cachés derrière la feria, événement populaire peu étudié jusqu’alors. Son mémoire, retenu par Sciences Po Lille en octobre 2025, révèle comment les élus façonnent la fête tout en l’évitant publiquement pour ne pas la politiser.

Romain Lalanne a grandi à Saint-Vincent-de-Paul et n’a manqué aucune édition de la feria de Dax. C’est cette attachement territorial qui l’a poussé à choisir cet événement comme sujet de recherche académique. Un choix novateur: les fêtes populaires françaises ont été largement délaissées par les sciences sociales, jugées trop populaires pour mériter une étude sérieuse.

Un angle politique inédit

L’originalité du travail de Lalanne tient à son approche. Alors que quelques études existent sur les ferias de Bayonne, elles portent surtout sur la nature de la fête ou le profil des participants. Lui a voulu analyser la dimension politique d’un événement festif. « Organiser, sécuriser les fêtes sont des questions éminemment politiques », explique-t-il. Un constat simple, rarement creusé.

Le mémoire aboutit à une conclusion majeure: les fêtes de Dax sont fortement gouvernées politiquement mais faiblement politisées dans le débat public. Les élus façonnent la fête et, réciproquement, la fête les façonne. Cette influence joue tant sur leur travail de représentation que sur leurs votes, où l’identité territoriale peut dominer les convictions partisanes – notamment sur la corrida.

L’évitement stratégique en campagne

Pendant les campagnes électorales et les débats municipaux, une stratégie d’évitement systématique s’installe. Les candidats et élus refusent d’investir politiquement la feria, craignant de la cliver. Pourquoi? Parce que l’événement fonctionne comme un totem. L’attaquer ou remettre en cause l’une de ses composantes coûterait trop cher politiquement.

Cependant, une fois au pouvoir, les équipes municipales agissent différemment. Elles façonnent la fête par les politiques publiques mises en œuvre, sans interdictions ni contraintes directes sur les participants. Lalanne appelle ce mécanisme la « gouvernementalité festive »: une influence des normes et des comportements par les politiques publiques, plutôt que par la coercition.

Deux maires, deux visions

Le chercheur a constaté des différences marquées selon les équipes municipales. Gabriel Bellocq, premier maire socialiste de Dax, prônait une « fête de qualité ». Il a mis en place les navettes et réaménagé géographiquement les points d’intérêt: fête foraine, estanquets. Cette nouvelle organisation façonne les flux de circulation, les endroits où consommer, la façon dont les gens viennent à la feria.

Julien Dubois, qui a organisé sa première feria en 2022, a introduit la notion de « cercle vertueux économique ». Concrètement, il a lancé le verre à 2 euros, cherchant une rentabilité financière là où la Ville auparavant complétait le déficit budgétaire par vote d’une subvention d’équilibre. Il a aussi instauré une corrida le premier jour, alors qu’avant elle se déroulait le matin. Un choix éminemment politique présenté comme une évidence technique.

Trois phases d’évolution

Lalanne identifie trois grandes transformations de la feria, chacune répondant à un événement extérieur. Dans les années 2010, l’événement est sur-fréquenté. L’objectif de qualité de Gabriel Bellocq répond directement à ce constat.

La seconde grande évolution est sécuritaire. Elle intervient en 2016, suite aux attentats de Nice. La présence des forces de l’ordre s’est immédiatement renforcée, et les budgets liés à la sécurité sont depuis en constante hausse.

La troisième transformation a lieu en 2022, lors des premières fêtes de Julien Dubois (deux éditions ayant été annulées pour la crise sanitaire du Covid). Face à l’inflation, la réponse consiste en une hausse tarifaire générale: places de corrida, navettes, manèges, services de restauration.

Le coût caché du populaire

Ces trois phases révèlent un paradoxe. Les élus revendiquent le caractère « populaire » des fêtes, mais les politiques tarifaires mises en œuvre questionnent cette accessibilité. Lalanne cite l’exemple d’une famille de quatre personnes qu’il a rencontrée. Pour accéder à la feria, elle doit payer quatre tickets de navette à 15 euros chacun, plus quatre gobelets. Avant même d’avoir profité des manèges ou consommé, le coût s’élève déjà à près de 70 euros.

Cette trajectoire financière révèle comment les choix politiques, présentés comme techniques ou évidents, transforment progressivement l’accessibilité d’un événement populaire. Une dynamique que peu d’études avaient jusqu’alors documentée pour les fêtes françaises.

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