Une start-up toulousaine, Positive Aviation, repense le bombardier d’eau face à l’impasse des Canadair. Son dirigeant, ancien ingénieur en chef chez Airbus et Dassault Aviation, transforme un ATR 72 en appareil amphibie pour rivaliser avec l’avion iconique dont la production stagne depuis 2015. La solution s’exporte déjà vers les États-Unis.
Dans les bureaux de Positive Aviation à Toulouse, Laurent Schmitt observe l’écran qui affiche les spécifications de l’ATR 72. L’avion est là, devant lui, en quelque sorte: un twin-engine à turbopropulseurs qui sillonne les cieux commerciaux depuis des décennies. Ce mardi matin de 2026, cet homme de 49 ans, ancien ingénieur en chef chez Airbus puis chez Dassault Aviation, vient de prendre une décision qui résonne dans le monde de la protection civile. Il ne construira pas un avion nouveau. Il en transformera un qui fonctionne déjà, partout dans le monde, dont les pièces détachées sont disponibles en quelques heures sur n’importe quel continent. « Nous ne réinventons pas un avion, nous en rendons un capable de la mission du Canadair », dit Schmitt. C’est une phrase qui vaut de l’or pour les gouvernements qui attendent depuis une décennie.
L’impasse des Canadair et ses raisons
Le Canadair, cet avion des années 1960 qui incarne la lutte contre les mégafeux, demeure figé sur les tarmacs. Sa production s’est arrêtée en 2015, et même si De Havilland, le fonds financier qui a racheté la licence du Canadair, promet de remettre les chaînes en route, l’équation économique reste brutale: ces appareils coûtent une fortune à l’achat et leurs frais de maintenance s’envolent.
Le Groupe Bombardier, producteur historique du Canadair, a rencontré des difficultés qui ont gelé toute nouvelle construction. De Havilland a tenté de relancer la production, mais les défis financiers et techniques demeurent considérables. Entre-temps, les pays européens et nord-américains qui comptaient sur une régénération de leur flotte de bombardiers d’eau attendent, et les saisons de feux s’accélèrent. C’est dans ce vide que Schmitt voit une opportunité.
Une recette simple pour une alternative souveraine
Le projet s’appelle FF72. Le concept est épuré: prendre l’ATR 72, un avion robuste et en continu production, et le doter de deux flotteurs pour lui permettre de se poser sur l’eau. Ce détail – les flotteurs – transforme un transport régional en bombardier amphibie capable de puiser l’eau directement aux lacs, aux rivières, voire à la mer, et de redécoller en quelques minutes pour arroser une zone d’incendie.
Pourquoi cette approche fonctionne? Parce que l’ATR 72 existe déjà par milliers d’exemplaires. Ses pièces de rechange circulent dans les ateliers des cinq continents. Les mécaniciens qui le connaissent sont légion. Aucune usine n’attend de le produire du zéro. Aucun délai de six ans pour certifier une chaîne de montage. Aucune réinvention coûteuse d’un moteur ou d’une aile. Schmitt et son équipe visent une solution pragmatique: une transformation, pas une génération.
Positive Aviation conquiert les États-Unis
La start-up toulousaine s’exporte déjà. Les États-Unis, confrontés à des incendies de forêt d’une ampleur croissante, s’intéressent à cette alternative. Pour Positive Aviation, c’est bien plus qu’une exportation commerciale: c’est la validation d’un concept par le plus grand marché de l’aéronautique et de la défense civile au monde.
Le projet de Schmitt représente aussi une réponse française à un problème européen. Alors que les Canadair vieillissent – quelques exemplaires restants sont opérationnels mais de moins en moins nombreux – et que leur remplacement tardait, une piste souveraine s’ouvre. L’ATR 72 est certes un avion dont les origines sont franco-italiennes (ATR pour Avions de Transport Régional, consortium Aerospatiale-Alenia), mais sa transformation en bombardier d’eau français, imaginée et menée par Positive Aviation basée à Toulouse, redessine les cartes de la lutte contre les feux de forêt.
Un enjeu budgétaire et tactique pour les États
Pour les gouvernements européens qui naviguent entre la pression des déficits et la nécessité de protéger les forêts, le FF72 présente un avantage décisif: le coût. Un Canadair neuf coûte une fortune, et ses entretiens annuels grèvent les budgets de la Sécurité civile. Un ATR 72 transformé, même avec tous les systèmes de pompage et de stockage d’eau, demeure un investissement plus modéré. L’équation change alors: acheter un FF72 n’est plus un rêve lointain, c’est une option possible dès 2027-2028.
La France, qui dispose encore de quelques Canadair opérationnels, pourrait ainsi rajeunir sa flotte sans endetter ses finances publiques au-delà du supportable. Idem pour l’Italie, l’Espagne, ou la Grèce – tous des pays où les saisons de feux deviennent critiques et où les vieux Canadair approchent de leur fin de vie.
De l’ingénieur à l’entrepreneur
Laurent Schmitt a fait le saut. Après des années passées à concevoir des avions militaires ou civils pour des géants comme Airbus et Dassault Aviation, il a choisi le risque d’une start-up. Positive Aviation n’existe que parce qu’il a identifié une faille: une mission connue, des appareils vieillissants, une alternative possible mais inexistante. Il y a jeté son expérience.
Ce qui distingue Schmitt de beaucoup d’entrepreneurs des secteurs matures, c’est qu’il n’a pas cherché à réinventer la roue. Il a, au contraire, accepté de construire sur de l’existant robuste. C’est peut-être la leçon la plus dure et la plus fructueuse de l’innovation en ingénierie: parfois, la meilleure réponse n’est pas une création, mais une adaptation intelligente.
Avec ses contrats en attente chez les Américains et le soutien politique que représente une solution française à un problème continental, Positive Aviation n’est plus une start-up sans traces. Elle devient progressivement un acteur incontournable d’un marché que le Canadair laisse orphelin.